lundi 5 décembre 2016

Henri Pichette 1924 - 2000

L’Ode à chacun

Soleil, ouvre grandes les Portes :
Ce monde est parsemé d’œuvres douces et fortes.
Eclaire-moi, qui veux illuminateur
Tel un fou, tel un sage, oui, tel un créateur.
Que paroles du cœur voient le jour sur mes lèvres !
Si j’ai, d’interminables nuits, tremblé
De perdre la flamme tandis que je suais la fièvre,
Jamais les champs ne m’ont apparu noirs de blé.
J’ai vu la petite Aube sourire à l’Océan.
Je ne suis plus l’animal seul
A se lamenter entre deux néants,
Ni l’insane qui songe à déserter le sol.
Parmi les hommes à la peine
Je m’instruirai. Touché, je haïrai la haine ?
Je participerai plein de cœur aux efforts
De la verte forêt toutes feuilles dehors.
L’espoir, voici l’espoir, le grave espoir lucide
Qui veut qu’âme, ombre et chair on se décide.
Ô prometteuses fleurs ! possibles fruits heureux !
Que le sang vénéré provigne, généreux.
Ô le travail de la contemplative prière,
Une rosée en larmes de lumière.

HENRI PICHETTE (1924~2000)
In Je me plais à la neige, à la grêle, au tonnerre, Gallimard

samedi 12 novembre 2016

Ce qu'il faut - Supervielle

Ce qu'il faut de nuit
Au-dessus des arbres,
Ce qu'il faut de fruits
Aux tables de marbre,
Ce qu'il faut d'obscur
Pour que le sang batte,
Ce qu'il faut de pur
Au coeur écarlate,
Ce qu'il faut de jour
Sur la page blanche,
Ce qu'il faut d'amour
Au fond du silence.
Et l'âme sans gloire
Qui demande à boire,
Le fil de nos jours
Chaque jour plus mince,
Et le coeur plus sourd
Les ans qui le pincent.
Nul n'entend que nous
La poulie qui grince,
Le seau est si lourd.

Supervielle
Vivre encore - 1934

vendredi 11 novembre 2016

Voyageur voyageur - Supervielle

Voyageur, voyageur…

Voyageur, voyageur, accepte le retour,
II n'est plus place en toi pour de nouveaux visages,
Ton rêve modelé par trop de paysages,
Laisse-le reposer en son nouveau contour.

Fuis l'horizon bruyant qui toujours te réclame
Pour écouter enfin ta vivante rumeur
Que garde maintenant de ses arcs de verdeur
Le palmier qui s'incline aux sources de ton âme.

Supervielle - Débarcadères 1922

jeudi 3 novembre 2016

Deux poèmes parasités ~ Gabrielle Burel


Deux poèmes parasités


Ceci

Collé à la paroi
Vertige aux abois
Gorge serrée
La mort dans la peau
Résister à l'abîme
Ou plonger
Yeux fermés
Tuer une vie
Au goût de sang
Enfer titanesque
D'un grain de sable
Parmi tant d'autres
Absence non remarquée
En congé de l'existence
Pour l'éternité


Cela


Les crachats retombent
En pluie gluante
Sur celui qui lance au vent
Les mots bâillonnés
De la liberté bafouée

Un voile glauque
Recouvre le jour
Ensanglanté
Qui hurle le silence
Des injustices

La nuit incarnat
Rue dans les brancards
De l'ordre aseptisé

Les assassinés du rêve
Se lèvent en masse
Enfin libérés du joug

Allons enfants
Il est temps !
Rétablissons
La Poésie !
Gabrielle Burel
Septembre 2016



dimanche 30 octobre 2016

Toussaint - Verlaine

Toussaint 



Ces vrais vivants qui sont les saints,
Et les vrais morts qui seront nous,
C'est notre double fête à tous,
Comme la fleur de nos desseins,

Comme le drapeau symbolique
Que l'ouvrier plante gaîment
Au faite neuf du bâtiment,
Mais, au lieu de pierre et de brique,

C'est de notre chair qu'il s'agit,
Et de notre âme en ce nôtre œuvre
Qui, narguant la vieille couleuvre,
A force de travaux surgit.

Notre âme et notre chair domptées
Par la truelle et le ciment
Du patient renoncement
Et des heures dûment comptées.

Mais il est des âmes encor,
Il est des chairs encore comme
En chantier, qu'à tort on dénomme
Les morts, puisqu'ils vivent, trésor

Au repos, mais que nos prières
Seulement peuvent monnayer
Pour, l'architecte, l'employer

Paul Verlaine Liturgies intimes (1892)


L'Attente ~ Gabrielle Burel



À Jocelyne B
. :-)

L'attente

Immobile bec dressé
Au vent qui seul
Fait ondoyer son reflet
Il attend au fil des jours
Sa compagne envolée

Gabrielle Burel
30/10/16


vendredi 21 octobre 2016

Sabine Sicaud

DEMAIN

Tout voir, - je vous ai dit que je voulais tout voir,
Tout voir et tout connaître !
Ah ! ne pas seulement le rêver… le pouvoir !
Ne pas se contenter d'une seule fenêtre
Sur un même horizon,
Mais dans chaque pays avoir une maison
Et flâner à son gré de l'une à l'autre - ou mieux,
Avoir cette maison roulante,
Cette maison volante, d'où les yeux
Peuvent aller plus loin, plus loin toujours ! Attente
D'on ne sait quoi… je veux savoir ce qu'on attend.

Tout savoir… Tout savoir de l'univers profond,
Des êtres et des choses,
De la terre et des astres, jusqu'au fond.
Savoir la cause
De cet amour qu'on a pour des noms de pays,
Des noms qui chantent à l'oreille avec instance
Comme s'ils appelaient depuis longtemps,
Depuis toujours - des noms immenses
Dont on est envahi,
Ou des noms tout petits, presque ignorés.

Longs pays blancs du Nord, pays dorés
Du Sud ou du Levant plein de mystère...
Et les jeunes, aux villes claires :
New York, San Francisco, Miami, des lumières,
Du bruit, de la vitesse, de l'espace...

Ah ! tout voir, tout savoir des minutes qui passent,
De celles qui viendront...
Demain, comme je t'aime !
Je ne fais qu'entrouvrir les yeux, lever le front,
Commencer de comprendre.
Hier, savais-je même
Ce que c'était que respirer dans le jour tendre ?

Bonheur de voir, d'entendre,
Qui vient à vous dans un frisson ;
Tant de beauté, tant de couleurs, de sons...
Royaume de la vie !

Poème inachevé de Sabine Sicaud

Réflexion ... Vieillir



" Vieillir n'est, au fond, pas autre chose que n'avoir plus peur de son passé."
Stefan Zweig

lundi 3 octobre 2016

Alain Bosquet 1919 1998


Poète

J’ai mis du dentifrice
sur mes amours.
J’ai nourri de vinaigre
mon inutilité.
Avec ma lame de rasoir
j’ai balafré mon absolu.
Je suis enfin concret
comme un aspirateur,
comme une paire de skis rouges.
Je suis à vendre
parmi les ouvre-boîtes,
les rince-doigts, les abat-jour,
poète,
produit de première nécessité.

 ALAIN BOSQUET (1919~1998)


samedi 1 octobre 2016

René Armand François Sully Prudhomme 1839 1907

S'asseoir tous deux au bord d'un flot qui passe,
Le voir passer ;
Tous deux, s'il glisse un nuage en l'espace,
Le voir glisser ;
À l'horizon, s'il fume un toit de chaume,
Le voir fumer ;
Aux alentours, si quelque fleur embaume,
S'en embaumer ;
Si quelque fruit, où les abeilles goûtent,
Tente, y goûter ;
Si quelque oiseau, dans les bois qui l'écoutent,
Chante, écouter...
Entendre au pied du saule où l'eau murmure
L'eau murmurer ;
Ne pas sentir, tant que ce rêve dure,
Le temps durer ;
Mais n'apportant de passion profonde
Qu'à s'adorer ;
Sans nul souci des querelles du monde,
Les ignorer ;
Et seuls, heureux devant tout ce qui lasse,
Sans se lasser,
Sentir l'amour, devant tout ce qui passe,
Ne point passer !
René-François Sully Prudhomme
Les Vaines tendresses


Facile Paul Eluard

Tu te lèves l’eau se déplie
Tu te couches l’eau s’épanouit

Tu es l’eau détournée de ses abîmes
Tu es la terre qui prend racine
Et sur laquelle tout s’établit

Tu fais des bulles de silence dans le désert des bruits
Tu chantes des hymnes nocturnes sur les cordes de l’arc-en-ciel
Tu es partout tu abolis toutes les routes

Tu sacrifies le temps
A l’éternelle jeunesse de la flamme exacte
Que voile la nature en la reproduisant

Femme tu mets au monde un corps toujours pareil
Le tien

Tu es la ressemblance.

Paul Eluard - Facile

https://www.google.fr/url?sa=t&source=web&rct=j&url=http://phlit.org/press/wp-content/uploads/2011/12/facile.pdf&ved=0ahUKEwjc_InXkLrPAhWrJsAKHS-NBAYQFggkMAM&usg=AFQjCNHa3n6SkLgHpOTVisLBPM3fF4QLew&sig2=VSlfCtpuN4mkswFkhDRmFg

mercredi 28 septembre 2016

Paul GERALDY 1885 1983



Méditation

On aime d’abord par hasard
Par jeu, par curiosité
Pour avoir dans un regard
Lu des possibilités

Et puis comme au fond de soi-même
On s’aime beaucoup
Si quelqu’un vous aime, on l’aime
Par conformité de goût

On se rend grâce, on s’invite
À partager ses moindres mots
On prend l’habitude vite
D’échanger de petits mots

Quand on a longtemps dit les mêmes
On les redit sans y penser
Et alors, mon Dieu, on aime
Parce qu’on a commencé

PAUL GERALDY

mardi 27 septembre 2016

Laurent Gaudé

Laurent Gaudé, Le Tigre bleu de l'Euphrate, pièce de théâtre parue aux Editions Acte Sud
L'extrait se situe à la fin de la pièce, composée de dix actes. Une seule voix se fait entendre, celle d'Alexandre le Grand. Au premier acte, il se prépare à mourir et chasse tous ceux qui se pressent autour de lui. Il raconte à la Mort, qu'il imagine face à lui, comment le Tigre bleu lui est un jour apparu et comment il a su que le but de sa vie était de le suivre, toujours plus loin, à travers le Moyen-Orient. Mais, cédant à la prière de ses soldats, il cesse de suivre le Tigre bleu pour faire demi-tour. 
[...] 
Je vais mourir seul 
Dans ce feu qui me ronge, 
Sans épée, ni cheval, 
Sans ami, ni bataille, 
Et je te demande d'avoir pitié de moi, 
Car je suis celui qui n'a jamais pu se rassasier, 
Je suis l'homme qui ne possède rien 
Qu'un souvenir de conquêtes. 
Je suis l'homme qui a arpenté la terre entière 
Sans jamais parvenir à s'arrêter. 
Je suis celui qui n'a pas osé suivre jusqu'au bout le tigre bleu de l'Euphrate. 
J'ai failli. 
Je l'ai laissé disparaître au loin 
Et depuis je n'ai fait qu'agoniser. 
A l'instant de mourir, 
Je pleure sur toutes ces terres que je n'ai pas eu le temps de voir. 
Je pleure sur le Gange 
lointain de mon désir. 
Il ne reste plus rien. 
Malgré les trésors de Babylone, 
Malgré toutes ces victoires, 
Je me présente à toi, nu comme au sortir de ma mère. 
Pleure sur moi, sur l'homme assoiffé. 
Je ne vais plus courir, 
Je ne vais plus combattre, 
Je serai bientôt l'une de ces millions d'ombres qui se mêlent et 
s'entrecroisent dans tes souterrains sans lumière. 
Mais mon âme, longtemps encore, sera secouée du souffle du cheval. 
Pleure sur moi, 
Je suis l'homme qui meurt 
Et disparaît avec sa soif. 
(Laurent Gaudé, Le tigre bleu de l'Euphrate, acte X)

jeudi 22 septembre 2016

Anna de Noailles 1876 1933


J’écris

J’écris pour que le jour où je ne serai plus
On sache combien l’air et le plaisir m’ont plu,
Et que mon livre porte à la foule future
Combien j’aimais la vie et l’heureuse nature.
 
Attentive aux travaux des champs et des maisons
J’ai marqué chaque jour la forme des saisons,
Parce que l’eau, la terre et la montante flamme
En nul endroit ne sont si belles qu’en mon âme.
 
J’ai dit ce que j’ai vu et ce que j’ai senti,
D’un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi,
Et j’ai eu cette ardeur, par l’amour intimée,
Pour être après la mort parfois encore aimée,
 
Et qu’un jeune homme alors lisant ce que j’écris,
Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris,
Ayant tout oublié des compagnes réelles,
M’accueille dans son âme et me préfère à elles... 

ANNA DE NOAILLES  -  l'Offrande (Orphée / La Différence)
L'Ombre des jours, 1902

mardi 20 septembre 2016

Neruda Ode à un albatros voyageur

"Pour quoi? Pour quoi? Quel sel,
quelle vague, quel vent
cherchait-il sur la mer?
Qu'est-ce qui a dressé sa force
contre tout
l'espace?
Pourquoi cette puissance mise
à l'épreuve dans les plus rudes
solitudes?
Ou si son but était
la rose magnétique
d'une étoile?
Personne
ne pourra le savoir, ni le dire.
L'océan sur ce
vaste chemin
n'a
aucune île,
et l'albatros errant,
dans l'interplanétaire
parabole
du vol victorieux
n'a trouvé que des jours,
des nuits, de l'eau,
des solitudes,
l'espace."
Pablo Neruda
Ode à un albatros voyageur

vendredi 16 septembre 2016

Réflexion... George Bernard Shaw

Il y a ceux qui voient la réalité et qui disent : Pourquoi ? Et il y a ceux qui rêvent de l'impossible et qui disent : Pourquoi pas ?

George Bernard Shaw

Roberto Juarroz

C’est pour cela peut-être qu’en toi s’unissent
mon souvenir extrême et mon extrême oubli
et je ne sais si tu es ma compagnie
ou si tu es déjà ma solitude.

Roberto Juarroz – Sexta poesía vertical

Roberto Juarroz  – Treizième poésie verticale (Decimotercera poesía vertical)

Muet parmi les mots,
presque aveugle parmi les regards,
au-delà du coude de la vie,
sous l’emprise d’un dieu qui est absence pure,
je déplace l’erreur d’être un homme
et corrige avec patience cette erreur.

Ainsi je ferme à demi les fenêtres du jour,
j’ouvre les portes de la nuit,
je creuse les visages jusqu’à l’os,
je sors le silence de sa caverne,
j’inverse chaque chose
et je m’assieds de dos à l’ensemble.

Je ne cherche désormais ni ne trouve,
je ne suis ici ni ailleurs,
je me refais au-delà du souci,
je me consacre aux marges de l’homme
et cultive en un fond qui n’existe pas
l’infime tendresse de ne pas être.

*

Callado entre palabras,
casi ciego entre ojos,
más allá del codo de la vida
y prendado de un dios que es pura ausencia,
descoloco el error de ser un hombre
y corrijo con paciencia ese error.

Así entorno las ventanas del día,
abro las puertas de la noche,
desdibujo los rostros hasta el hueso,
saco al silencio de su cueva,
doy vuelta cada cosa
y me siento de espaldas al conjunto.

Ya no busco ni encuentro,
no estoy aquí ni en otra parte,
me desando más allá del desvelo,
me consagro a los márgenes del hombre
y cultivo en un fondo que no existe
la mínima ternura de no ser.

mercredi 31 août 2016

Demain ~ Gabrielle Burel

Demain

Cette ligne droite
Avec des magazines
Des fruits des bonbons
Pour aller te voir
Te regarder partir

Le dérisoire
Des mots banals
Comment vas-tu ?
Le rire sans souffle
Dans le secret des yeux

Cette ligne droite
Sous la pluie cinglante
Ou un soleil de plomb
Pour aller te regarder
Te voir partir

L'oreiller qu'on tapote
La chaise qu'on rapproche
Les gestes qui rassurent
Autour du lit
Sur le banc de touche

Cette ligne droite
Empruntée chaque samedi
Pour aller te voir
Te regarder
Dans ton mouroir

Le visage tourné
Vers la porte
Le liseré du drap
au bout des doigts
tu attends

Cette ligne droite
Si longue si nue
Je suis vieux tu sais
Pour aller te regarder
Te voir partir

Une rue sans fin
Pour une mort si lente
Reste je viens
Attends encore
Demain

Cette ligne droite
Chaque semaine
Avec des fleurs fraîches
Aller me voir flétrir
Sur le marbre gris

Gabrielle Burel
27/08/2016

Ingeborg BACHMANN 1926 1973

DÉPART
De la terre monte une fumée.
La petite cabane de pêcheurs, ne la perd pas de vue,
car le soleil sombrera,
avant que tu n'aies couvert dix lieues.
Les eaux sombres aux mille regards,
ouvrent les paupières de leur blanche écume,
pour te regarder, longuement,
trente jours durant.
Même si le navire tangue dangereusement,
et prend des allures incertaines,
tiens-toi debout, calme, sur le pont.
Attablés, ils mangent à présent
le poisson fumé ;
puis les hommes se mettront à genoux
et rapiéceront les filets
pour laisser place au sommeil, la nuit,
une heure ou deux,
et leurs mains deviennent douces,
vierges de sel et d'huile,
douces comme le pain du rêve,
qu'elles rompent.
La première vague de la nuit frappe la rive,
la deuxième t'atteint déjà.
Mais si ton regard perçant se transporte de l'autre côté,
tu peux voir l'arbre encore,
qui, rétif, lève la branche
— le vent lui en a déjà coupé une
— et tu penses : combien de temps encore,
combien de temps encore
le bois noueux résistera-t-il aux orages ?
La terre n'est plus visible.
Tu aurais dû t'agripper d'une main au banc de sable
ou t'accrocher aux falaises à l'aide d'une boucle de tes cheveux.
Soufflant dans les coquillages, les monstres marins glissent
sur le dos des vagues, ils chevauchent et frappent,
sabres au clair, les jours en miettes, une tache rouge
reste visible dans l'eau, là où le sommeil te prend,
étendu sur le reste de tes heures,
et tes sens cessent d'être.
Alors voilà qu'on largue les amarres,
on t'appelle, et te voilà heureux
qu'on ait besoin de toi. Le meilleur,
c'est le travail sur les navires,
qui partent pour la haute mer,
nouer les cordages, pomper l'eau,
calfater les brèches et veiller sur la cargaison.
Le meilleur, c'est, à bout de fatigue, le soir,
s'affaler pour dormir. Le meilleur, c'est, au matin,
avec les premiers rayons, devenir lucide,
se tenir droit face au ciel immuable,
rester indifférent aux eaux impraticables,
et maintenir le navire au-dessus des flots,
dans l'éternel retour de la berge au soleil.

mardi 30 août 2016

Janos Pilinszky 1921 1981

JANOS PILINSZKY (1921~1981)
La mer
La mer as-tu dit en mourant,
et depuis ce seul mot de toi
signifie pour moi la mer,
et aussi, peut-être, ce que tu es.
Et peut-être aussi qui je suis ?
Crêtes et creux de vagues.
Ton agonie, telle la mer
me libère et m’ensevelit.
Mère, mère. Jours ordinaires.
J’entends ta mort et je t’appelle.
Terrifiants jours ordinaires.
Pauvre, pauvre, pauvre, pauvre.
(© Même dans l’obscurité, Orphée/La Différence, 1991.
Traduction de Sarah Clair et Lorand Gaspar.)
____________

Virginia Woolf

"De même un jour d'été, les vagues se rassemblent jusqu'à leur point d'équilibre et retombent; se rassemblent et retombent; et le monde entier semble dire:" c'est tout", de plus en plus lourdement jusqu'à ce que le cœur lui-même, dans le corps étendu au soleil sur la plage, dise à son tour, "c'est tout". "Ne crains plus" dit le cœur. "Ne crains plus" dit-il en remettant son fardeau à une mer qui soupire, solidaire de tous les chagrins, et qui de nouveau recommence, se rassemble et retombe"
Virginia Woolf - Mrs Dalloway 

samedi 20 août 2016

Angèle Paoli



« Il faudra alors oublier la lueur du regard
et laisser au sourire le temps de s’estomper
de n’être plus qu’une ombre au coin de ta paupière
à peine un battement imperceptible des cils
la soie d’un cheveu pâle glissé entre deux pages
juste un mot évadé de tes courriers froissés
juste un nom éclipsé dans l’océan du ciel
une larme égarée dans l’infini silence »

Angèle Paoli, Laisses de mer
[sur site : La poésie que j’aime - via Pierre Perrin ]

mercredi 3 août 2016

Xuan Quynh 1942 1988



Le bateau et la mer


Un jour , dire lequel ne saurait ,
Le bateau , à l'écoute de la mer ,
Se laisser mener de lieu en lieu
Par les albatros et les vagues bleues .

Le bateau est plein d'aspirations ,
Et la mer d'une immense affection .
Il navigue sans cesse , sans fatigue ,
Elle s'ouvre toujours et encore sur l'infini .

Les douces nuits baignées de lune ,
Comme une jeune fille , la mer
Vient auprès du bateau s'épancher
Au beau milieu des clapotis d'écume .

Mais il arrive aussi que sans raison ,
La mer déchaîne ses flots sur le bateau
Car l'amour comme nous le connaissons ,
N'a-t-il pas toujours des bas et des hauts ?

Le bateau est le seul à concevoir
A quel point la mer est immense .
La mer est la seule à savoir
D'où vient le bateau , vers où il avance .

Les jours où ils ne se rencontrent pas
La mer languit à se blanchir d'écume .
Les jours où ils ne se rencontrent pas
Le bateau souffre à se briser lui-même .

Si un jour le bateau s'en allait ,
Il ne resterait à la mer que l'orage violent ...

Poésie vietnamienne : Xuan Quynh
via Coeur & ACT


dimanche 17 juillet 2016

Luis de Lión

Via Laurent Bouisset (merci)

Luis de Lión, poète indien guatémaltèque séquestré et torturé à mort par les fascistes dans les années 80, avait trouvé le temps d'écrire avant le pire :

Epitafio

¿Por qué se empeña la muerte
en matar, vanamente, a la vida,
si la más humilde semilla
rompe la piedra más fuerte?

Épitaphe

Pourquoi la mort s'acharne-t-elle
à vainement tuer la vie,
si la plus humble graine déchire
la plus forte des pierres ?

lundi 4 juillet 2016

Deux poèmes ~ Gabrielle Burel dans Mgv2 85

Souffle

À peine une once un zeste
De quoi saupoudrer
De poudre de perlimpinpin
Les confins des rêves
D'un rire en attente
De sa joie
À peine un souffle un rien
De quoi soupirer
Sous les ponts d'antan
Aux frontières floues
D'un embryon à l'aube
De sa vie
À peine la peine sans veine
De quoi rempiler
De morgue dans les rues
Les trottoirs noirs de pas
Égarés sur le bitume
De l'ivresse
À peine un geste un regard
De quoi se souvenir
De tes épaules droites
Sous l'averse de l'adieu
Qui s'éloignent
Vers d'autres mains

Gabrielle Burel


Île

Figé sur l'île
A longueur de temps
Il scrute l'horizon
Du bleu délavé
De ses yeux
Fichée dans son coeur
La pointe malheureuse
Distille son poison
Noir de cette terre
Asséchée
Vissée sur la tête
La casquette à visière
Protège l'oeil
Fixé sur la ligne bleue
Du souvenir sans retour

Gabrielle Burel

vendredi 17 juin 2016

Réflexion... Mandelstam

"Une citation n'est pas un extrait. La citation est une cigale. Sa nature est de ne pouvoir se taire. Une fois accrochée à l'air, elle ne le lâche plus."

Ossip E Mandelstam
Entretien sur Dante - 1933

http://www.ennuagement.fr/page/la-citation-est-une-cigale/

mardi 14 juin 2016

Oléron ~ Gabrielle Burel sur La Cause Littéraire

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Oléron
Avalé par la forêt
Coupé de la mer
S’enroue le souffle
À travers les pins

Et le sable
Recouvrant le sentier
Vole de la dune

Les troncs noircissent
Béants dressés dans le ciel serein
Et le sable
Roule vers la mer
Emportant les herbes

Les troncs blanchissent
Languissants sur la plage

La mer rejoint le sable
Malgré les arbres témoins

Le sable recouvre la trace
Les pas quittent l’horizon
Le courant emporte
Le secret de ses œuvres

Le sable censure la mémoire
S’écoule le temps de tout savoir
Le courant escamote
La foi des vœux

Et le sable
Dans un grand désordre
Ranime la vague

Gris dément
Grondement
La mer avale la forêt

Le sable danse dans le vent
La mer écume d’aise

Le souffle s’éteint
Le souffle s’empreint

La mer de trop de souvenirs
Explose la rage sur les écluses
Use la souffrance contre les galets
Puis joue de son écume avec les coquilles

Le sable oublie qu’il fut coquillage
Au fond de son cœur vibrait l’océan
La mer
Blessée se retire

Et le sable
Espérant son retour
Dessine des arabesques sacrées

La mer
Rassérénée
Revient à ses pieds

Le sable
Noyé d’allégresse
Chante l’union farouche

Gabrielle Burel

samedi 4 juin 2016

Oscar V. de L. MILOSZ 1877 1939

Et surtout que...

— Et surtout que Demain n’apprenne pas où je suis —
Les bois, les bois sont pleins de baies noires —
Ta voix est comme un son de lune dans le vieux puits
Où l’écho, l’écho de juin vient boire.
 
Et que nul ne prononce mon nom là-bas, en rêve,
Les temps, les temps sont bien accomplis —
Comme un tout petit arbre souffrant de prime sève
Est ta blancheur en robe sans pli.
 
Et que les ronces se referment derrière nous,
Car j’ai peur, car j’ai peur du retour.
Les grandes fleurs blanches caressent tes doux genoux
Et l’ombre, et l’ombre est pâle d’amour.
 
Et ne dis pas à l’eau de la forêt qui je suis ;
Mon nom, mon nom est tellement mort.
Tes yeux ont la couleur des jeunes pluies,
Des jeunes pluies sur l’étang qui dort.
  
Et ne raconte rien au vent du vieux cimetière.
Il pourrait m’ordonner de le suivre.
Ta chevelure sent l’été, la lune et la terre.
Il faut vivre, vivre, rien que vivre...

OSCAR V. DE L. MILOSZ
Les sept solitudes, 1906