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Chateaubriand

Nuit de printemps .

Le ciel est pur, la lune sans nuage:
Déjà la nuit au calice des fleurs
verse la perle et l’ambre de ses pleurs;
aucun zéphyr n’agite le feuillage.
sous un berceau , tranquillement assis,
où le lilas flotte et pend sur sa tête,
je sens couler mes pensées rafraîchis
dans les parfums que la nature apprête.
Des bois dont l’ombre, en ces près blanchissants,
avec lenteur se dessine et repose,
deux rossignols, jaloux de leurs accents,
vont tour à tour réveiller le printemps
qui sommeillait sous ces touffes de roses.
Mélodieux, solitaire
jusqu’à mon coeur vous portez votre  paix!
Des près aussi traversant le silence,
j’entends au loin vers ce riant séjour,
la voix du chien qui gronde et veille autour
de l’humble toit qu’habite l’innocence.
Mais quoi ! Déjà , belle nuit, je te perds!
Parmi les cieux à l’aurore entrouverts,
Phébé n’a plus que des clartés mourantes,
et le Zéphyr, en rasant le verger,
de  l’orient, avec un bruit léger,
se vient poser …

Primo Levy

PRIMO LEVI - Le survivantDepuis lors, à une heure incertaine,
Cette souffrance lui revient,
Et si, pour l’écouter, il ne trouve personne,
Dans la poitrine, le cœur lui brûle.
Il revoit le visage de ses compagnons,
Livide au point du jour,
Gris de ciment,
Voilé par le brouillard,
Couleur de mort dans les sommeils inquiets;
La nuit, ils remuent des mâchoires
Sous la lourde injonction des songes,
Et mâchent un navet inexistant.
«Arrière, hors d’ici, peuple de l’ombre,
Allez-vous-en. Je n’ai supplanté personne,
Je n’ai usurpé le pain de personne,
Nul n’est mort à ma place. Personne.
Retournez à votre brouillard.
Ce n’est pas ma faute si je vis et respire,
Si je mange et je bois, je dors et suis vêtu.

Lêdo Ivo

Le cœur de la liberté

J'étais, je suis et  je serai
dans le cœur de la réalité,
près de la femme qui dort,
avec l'homme qui meurt,
à côté de l'enfant qui pleure.

Parce que dans mon chant, les jours sont fugitifs
et le ciel est l'annonce d'un oiseau.
Ne pas me retirer d'ici,
de la vie qui est ma patrie,
et passent les aigles dans le sud
et demeurent les volcans éteints
qui un jour vomiront le printemps.

Ma chanson est comme la veine ouverte
ou une racine centrale dans la terre.
Ne pas me retirer d'ici, jamais je ne trahirai
le centre de la maturité de tous mes jours.
Seulement ici chaque minute change comme des rivages
et le jour est un lieu de rencontre, comme des carrés,
et le cristal pèse comme la beauté
sur la terre qui embaume en créant le monde.
Adieu, toi hermétique, pays de mort fausse.
Je bois cette heure comme l’eau, je me réfugie dans le séjour
lorsque l'aube se mélange avec la rosée et le fumier,
et je suis libre, je me sens enfin, définitiv…

Benjamin Fondane

Benjamin FONDANE - Encore une journée qui s'en va !

Encore une journée qui s’en va comme un sac de farine,
Moulin du temps vermoulu où s’entassent les sacs,
les sacs des jours dont la farine est rance,
les roues n’ont guère fini de briser l’eau revêche,
la longue, l’obstinée résistance de l’eau
qui se jette sur le peigne des roues,
fouette le mouvement,
et surveille la longue et lente destruction
amorcée à l’aurore perfide du chaos.

Encore une journée qui s’en va, sous l’oeil des araignées.
Je sens que je devrais m’opposer à sa fuite,
que je devrais entrer dans le conflit des forces,
empêcher cet horrible écoulement du temps,
sonner à toutes les portes,
appeler au secours les forces somnolentes,
faire gicler le sang qui dort sous l’habitude,
prendre une part vivante au drame qui se joue
et dont je suis l’enjeu –
être celui qui dit à l’eau qui coule : NON,
et point l’arbre passif qui pleure au bord des eaux,
fuyantes, du sommeil.

Encore une journée qui s’en va…

Guy Goffette

Guy Goffette, 71 ans le 17 04 . Une poésie tendue, écartelée entre la perte et la consolation, une poésie de rupture, résolument universelle.
(LM LEVY La Cause Littéraire) Tant de chosesTu as laissé dans l'herbe et dans la boue tout un hiver souffrir le beau parasol rouge et rouiller ses arêtes, laissé la bise abattre la maison des oiseauxsans desserrer les dents, à l'abandon laissé les parterres de roses et sans soin le pommier qui arrondit la terre.
Par indigence ou distraction tu as laissétant de choses mourir autour de toi qu'il ne te reste plus pour reposer tes yeux qu'un courant d'air dans ta propre maison — et tu t'étonnes encore, tu t'étonnesque le froid te saisisse au bras même de l'été.

Laurence Millereau

± 2018Laurence MillereauCésure de l'absence
Le vent pénètre la pièce pleine de livres
Soulève les pages closes d'oubli
Puis la lumière envahit la chambre
Sous le palmier les amaryllis rouges
Que ce fut une belle vie
Parée et nue comme cyprès.Laurence Millereau
Césure de l'AbsenceMouvement
Les lettres affleurent
Et courent sur le clavier
Poursuite d'un rêve eveillé
Puis au seuil du temps
Revenu
Trouver l'alchimie des mots
Leur fusion et l'espace ténu
Qui les lie, les délie,Laurence Millereau
L'écriture à fleur de rêve
L'esprit s'éveille
Dans l'encre des désirs
Jetés là comme sur les draps
Et l'amour en votre absence
Se réveille et danse
Sue le papier .
L'écriture est trace de désert
Dans la rumeur du jour .Césure de l'absence ---Dans la vallée tout est givre
Comme un velours sur l'herbe
Et les arbres sont sculptures
Acérées que la lumière
Saisit à travers son prisme
Les forêts feutrées de neige
Et pareilles au cathédrales
Lais…

Aimé Césaire

Nocturne d'une nostalgie
"rôdeuse
oh rôdeuse
à petits pas de cicatrice mal fermée
à petites pauses d’oiseau inquiet
sur un dos de zébu
nuit sac et ressac
à petits glissements de boutre
à petites saccades de pirogue
sous ma noire traction à petits pas d’une goutte de lait
sac voleur de cave
ressac voleur d’enfant
à petite lampe de marais
ainsi toute nuit toute nuit
des côtes d’Assinie des côtes d’Assinie
le couteau ramène sommaire
toujours
et très violent."
Aimé Césaire - Ferrements. 1960

Azifer Rachid

Il y a des douleurs
Qu’on n’ose pas écrire
Tout comme un blasphème
Qu’on n’ose pas dire
L’orgueil fait rempart,
Dignité oblige
On ne peut hurler
. . . Alors on soupireDes peines confinées
Qui se refusent au partage
Et les mots frileux
A la vue des pages
Une larme réticente,
S’accrochant aux cils
Pour en vain, prétendre
Avoir du courageIl est des moments
Où seul le silence
Sait si bien décrire
Nos peines et souffrances
Le cœur qui gémit,
L’âme en désarroi
On entend la voix
Patience . . . patienceIl y a aussi des jours
Où l’on est plus rien
Où l’on est tout seul
Même parmi les siens
Où on fait aller
Bien que tout va mal
En simule le sourire
On leur dit qu’on va bienOn se dit que ça passera
Et on l’espère bienAzifer 12/04/2016
Fb

Philippe Jaccottet

Philippe Jaccottet  Le Locataire

à Francis Ponge.Nous habitons une maison légère dans les airs,
le vent et la lumière la cloisonnent en se croisant,
parfois tout est si clair que nous en oublions les ans,
nous volons dans un ciel à chaque porte plus ouvert.Les arbres sont en bas, l’herbe plus bas, le monde vert,
scintillant le matin et, quand vient la nuit, s’éteignant,
et les montagnes qui respirent dans l’éloignement
sont si minces que le regard errant passe au travers.La lumière est bâtie sur un abîme, elle est tremblante,
hâtons-nous donc de demeurer dans ce vibrant séjour,
car elle s’enténèbre de poussière en peu de jours
ou bien elle se brise et tout à coup nous ensanglante.Porte le locataire dans la terre, toi, servante !
Il a les yeux fermés, nous l’avons trouvé dans la cour,
si tu lui as donné entre deux portes ton amour,
descends-le maintenant dans l’humide maison des plantes.

Jacques Higelin

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Georges Perros

"Ce qu'il n'y a pas au-delà
De cette terre menacée
De ce désert en pleine mer
C'est une gaieté particulière
Une bonne humeur
Sans rien d'exubérant
Une gaieté tranquille
Une façon d'être sur la terre
Comme si elle n'existait pas
Et certes on pourrait en douter
Quand le soir tombe au cœur de l'île
Et que la mer ronge son os
Sur les grèves, zones pierreuses
Marché aux puces océanique
Que lèche avec voracité
La langue tranchante des phares
Qui patrouillent l'obscurité"
Georges Perros in Les Mots Bleus (Marines)

Temps gris

Temps gris à pluie
Hantise des coiffeurs
Avez-vous un parapluie
Mais oui mais oui
Dans mon sac à main
Voyons...
Sous ce sac à provisions
Ce portefeuille
Ces lettres à poster
Ces revues ce recueil
Ce... Ah il ne pleut plus
Au revoir ! "Gabrielle Burel
1/4/17

René Daumal

René DaumalLa désillusion

Blanc et noir et blanc et noir,
attention, je vais vous apprendre à mourir,
fermez les yeux, serrez les dents,
clac ! vous voyez, ce n'est pas difficile,
il n'y a là rien d'étonnant.

Je vous parle sans passion,
noir et blanc et noir et blanc,
clac ! vous voyez qu'on s'y fait vite,
je vous parle sans amour,
et pourtant vous savez bien...
-il faut être évident jusqu'à l'absurde -

Blanc et noir et blanc et noir et noir et blanc,
si nos âmes échangeaient leurs corps,
il n'y aurait rien de changé,
alors ne parlez plus de corps ni d'âmes.

Blanc, noir, clac ! c'est la seule chose
qu'ensemble nous pouvons comprendre,
(mais n'est-ce pas qu'il n'y a là rien de tragique ?)

Je vous parle sans passion
blanc, noir, blanc, noir, clac,
et c'est mon éternel cri de mourant,
ce cri blanc, ce trou noir...
Oh ! Vous n'entendez pas,
vous n'existez pas,
je suis seul à mourir.

Roberto Juarroz

Roberto Juarroz – L’impossibilité de vivre (in XIVème verticale)

L’impossibilité de vivre
se glisse en nous au début
comme un caillou dans la chaussure :
on le retire et on l’oublie.

Ensuite arrive une pierre plus grande
qui n’est plus déjà dans la chaussure :
le premier ou le dernier malentendu
se mêle à l’amour ou au doute.

Viennent après d’autres échecs :
la perte d’un mot,
la sauvage irruption d’une douleur,
une mort sur le chemin,
la chute d’une feuille sur notre solitude,
la vieillesse qui s’annonce
comme un soir écorché par la pluie.

Nous émergeons de tout
avec un tremblement qui dissout la confiance.
La lune pâlit,
nous commençons à nous méfier du soleil.JUARROZ : 15ème verticale (extraits)Le jour où sans le savoir
nous faisons une chose pour la dernière fois
- regarder une étoile,
passer une porte,
aimer quelqu'un,
écouter une voix -
si quelque chose nous prévenait
que jamais nous n'allons la refaire,
la vie probablement s'arrêterait
comme un pa…

Juan Gelman

Juan Gelman - Par la parole tu me connaîtras (Obscur ouvert)tout l'avalanche les peines les oublis
les pénombres la chair la mémoire
la politique le feu le soleil d'oiseaux
les plumes les plus violentes les astres
les repentirs près de la mer
les visages la houle la tendresse
parfois à peine pénombrent
oublient brûlent raillent astrent
politisent ensoleillent oisellement
plument se repentent et mémorisent maréent
s'envisagent et houlent ou s'attendrissent
se cherchent et se lèvent quand ils tombent
meurent comme des substances naissent comme des substances
s'entrechoquent sont la cause de mystères
balbutient bavent se mangent se boivent
se pleuvent pour dedans aux fenêtres
se voient venir circulent dans leurs bras
finissent par donner dans la parole comme morts
ou comme vivants tournent cillent
libres dans le son pris dans le son
ils arpentent le monde humainement
n'appartiennent à personne astres mers
comme des repentirs comme des oublis
peines en feu ou polit…